Sur le plateau de Sault, à 900 mètres d’altitude, le paysage explose de violet chaque mois de juillet. Des kilomètres de lavande fine ondulent sous le vent, et dans ce tableau digne d’une huile provençale du XIXe siècle, on aperçoit ici et là des rangées de ruches peintes en blanc, tournées vers le soleil levant. C’est le royaume de Sophie Gardanne.
Cette femme de 43 ans a quitté Lyon il y a quinze ans pour s’installer à Sault et reprendre les ruches d’un apiculteur en retraite. Aujourd’hui, elle gère 80 colonies qu’elle conduit en transhumance tout autour du massif du Ventoux, de la garrigue de plaine aux lavandes d’altitude. Sa production annuelle — entre 600 et 900 kilogrammes selon les années — est vendue exclusivement en circuit court, sur les marchés locaux et depuis la boutique du domaine.
La lavande fine AOP : une plante, un territoire, un miel d’exception
Comment êtes-vous devenue apicultrice sur le Ventoux ?
C’est une histoire de hasard et de coup de foudre. Je travaillais dans la communication à Lyon, j’étais épuisée par le rythme et la déconnexion avec le monde réel. Un week-end de randonnée sur le Ventoux en juillet 2010, j’ai vu pour la première fois les champs de lavande en fleur et les ruches des apiculteurs. J’ai demandé si je pouvais rester pour observer le travail. Le vieux Raphaël, l’apiculteur, m’a donné un voile et une enfumoir, et en deux heures, ma vie avait basculé.
J’ai fait une formation d’apiculture à l’ADAAQ à Avignon, j’ai travaillé comme apprentie pendant deux ans chez Raphaël, puis je lui ai racheté son cheptel quand il a pris sa retraite. Aujourd’hui, je me considère comme une paysanne du Ventoux. Ce territoire m’a choisie autant que je l’ai choisi.
Expliquez-nous la différence entre la lavande fine et le lavandin — c’est souvent source de confusion pour les visiteurs.
La confusion est compréhensible et entretenue, hélas, par certains acteurs commerciaux peu scrupuleux. La lavande fine, Lavandula angustifolia, est la lavande sauvage, qui pousse spontanément sur les garrigues calcaires au-dessus de 800 mètres d’altitude. C’est une plante de haute montagne, sensible, qui ne tolère pas l’irrigation et dont les rendements sont naturellement faibles. Son huile essentielle est la plus fine et la plus recherchée au monde. Son miel est d’une douceur et d’une complexité aromatique incomparables.
Le lavandin est un hybride stérile, croisé entre la lavande fine et la lavande aspic. Il pousse entre 400 et 800 mètres, supporte la mécanisation, produit des quantités d’huile essentielle bien supérieures à la lavande fine, et constitue 90 % de la production mondiale dite “de lavande”. Son miel est plus corsé, légèrement camphrée, avec une teinte plus foncée. Ce n’est pas un miel inférieur — il a ses qualités propres — mais il ne faut pas le confondre avec le miel de lavande fine.
Sur le plateau de Sault et les versants sud du Ventoux, j’ai la chance de travailler avec les deux. Mes ruches placées au-dessus de 850 mètres produisent du miel de lavande fine — c’est ma production phare, celle que les connaisseurs s’arrachent. Les ruches que je place sur les versants à 500-700 mètres produisent du miel de lavandin, que je vends clairement étiqueté comme tel, à un prix différent.
Pour préparer votre visite, notre guide des villages autour du Ventoux vous indique les marchés de producteurs locaux où rencontrer des apiculteurs.
La transhumance : l’art du nomadisme apicole
Décrivez-nous une année de transhumance avec vos 80 ruches.
L’année apicole commence en mars, quand je sors les ruches des abris hivernaux dans la cour du domaine. Je les emmène d’abord sur les collines calcaires autour de Sault, où fleurissent le romarin, le thym et les premières fleurs sauvages. Ce miel de printemps est très parfumé et diversifié — on y trouve une vingtaine d’espèces florales différentes. C’est le miel de la garrigue provençale.
En mai, je descends certaines ruches vers les vergers de cerisiers de la vallée du Luberon, à une cinquantaine de kilomètres au sud. Cette transhumance de printemps est une source de revenu complémentaire : les agriculteurs louent des ruches pour assurer la pollinisation. Après les cerises, c’est parfois les abricotiers, parfois les cultures de melon dans la plaine de Carpentras.
Mi-juin, quand les boutons de lavande commencent à pointer sur le plateau, je remonte toutes mes ruches à Sault. C’est la grande migration : nous chargeons les ruches la nuit — pour que toutes les abeilles butineuses soient rentrées — dans un camion bâché, et nous conduisons lentement sur les routes de montagne pour arriver à l’aube sur les parcelles de lavande. La floraison de la lavande fine dure environ quatre semaines, généralement de mi-juillet à mi-août. Les abeilles travaillent à un rythme frénétique dans cette abondance de nectar.
Comment procédez-vous à la récolte du miel ?
La récolte se fait quand les cadres de miel sont operculés — c’est-à-dire quand les abeilles ont recouvert les alvéoles de cire, signe que le miel est mûr et que son taux d’humidité est suffisamment bas pour se conserver. Je récolte en deux ou trois passages pendant la saison de lavande.
Les cadres sont transportés dans une salle d’extraction que j’ai construite dans ma bergerie rénovée. Là, je déopercule les cadres avec un couteau chauffant, puis je les place dans un extracteur centrifuge qui projette le miel par force centrifuge sur les parois. Le miel est ensuite filtré doucement — je n’utilise pas de filtration à chaud qui détruirait les pollens et les enzymes — et mis en pots après un repos de 48 heures pour que les bulles d’air remontent.
Pour découvrir d’autres saveurs de la région, consultez notre guide de la gastronomie provençale du Ventoux.
Biodiversité florale du Ventoux : le garde-manger des abeilles
Le Ventoux est-il un territoire riche en biodiversité pour vos abeilles en dehors de la lavande ?
Exceptionnellement riche. C’est d’ailleurs ce qui m’a séduite dans ce massif : la diversité des milieux et des floraisons s’étale sur sept mois de l’année, permettant à mes colonies de ne jamais manquer de nourriture. Le Ventoux concentre sur un espace relativement restreint des écosystèmes que l’on trouve normalement du niveau de la mer jusqu’au niveau alpin.
En bas, la garrigue provençale avec le romarin, la lavande sauvage des versants rocailleux, le thym, le ciste, le genêt. Ces plantes fleurissent de mars à juin et nourrissent les colonies au moment critique de leur développement printanier. Plus haut, sur les versants boisés, les châtaigniers produisent en juillet-août un miel ambré et légèrement amer, très apprécié des amateurs. Dans les clairières, la bruyère callune fleurit en septembre et octobre, offrant un dernier festin avant l’hiver.
La flore et la faune du Ventoux offrent une ressource mellifère que je qualifie de “bibliothèque florale”. Je connais les floraisons de chaque espèce sur chaque versant du massif. C’est une connaissance qui s’acquiert au fil des années, presque plante par plante, semaine par semaine.
Les abeilles jouent-elles un rôle dans la préservation de cette biodiversité ?
Le rôle des abeilles dans la pollinisation est absolument fondamental pour la gastronomie provençale du Ventoux et pour l’écosystème en général. Sans pollinisation, pas de fruits, pas de graines, pas de plantes à fleurs. Des études récentes de l’INRAE estiment qu’environ 35 % des espèces végétales du massif dépendent en partie de la pollinisation par les abeilles et autres insectes pollinisateurs.
Ce qui m’inquiète davantage, c’est la fragmentation des habitats. Les routes, les zones urbanisées, les grandes monocultures créent des barrières que les abeilles ne peuvent pas franchir. Sur le Ventoux, nous sommes encore relativement préservés, mais je vois chaque année des zones qui perdent leur diversité florale au profit de la vigne ou des terres en friche non gérées. Je travaille avec l’association Plante & Cité et le Parc naturel régional du Luberon pour sensibiliser les agriculteurs locaux à l’implantation de bandes florales et de haies mellifères.
Vente directe et circuits courts : rencontrer les producteurs
Où et comment les visiteurs peuvent-ils acheter votre miel directement ?
Le mieux, c’est de venir au domaine, à Sault, du mardi au samedi de mai à octobre. Je fais visiter le rucher pédagogique — protégé par des vitres, on observe l’intérieur d’une ruche sans aucun risque — et je propose des dégustations comparatives entre mes différents miels : lavande fine, lavandin, garrigue, châtaignier. Pour les groupes, il faut réserver, mais les particuliers sont toujours les bienvenus à la boutique.
Découvrez aussi l’histoire du Chalet Liotard qui évoque les traditions rurales de ce massif provençal.
Je suis également chaque mercredi matin sur le marché de Sault de juin à septembre — l’un des marchés provençaux les plus authentiques que je connaisse, avec de vraies productions locales et peu de tourisme commercial. On m’y trouve depuis quinze ans, au même emplacement, près de la fontaine.
Pour ceux qui souhaitent découvrir la biodiversité alpine en Provence, je recommande aussi les ateliers que j’organise en partenariat avec des guides nature du massif : une matinée dans les ruches, suivie d’une randonnée botanique sur les sentiers du Ventoux pour identifier les plantes mellifères. C’est une expérience qui transforme littéralement le regard que les participants portent sur le paysage.
Un message pour les visiteurs qui découvrent le Ventoux pour la première fois ?
Ralentissez. Le Ventoux est un massif qui se livre à ceux qui prennent le temps. Ne vous contentez pas de faire la photo depuis la terrasse d’un café de Bédoin ou de rouler vers le sommet en voiture. Arrêtez-vous dans les champs de lavande, sentez les fleurs, écoutez le bourdonnement des abeilles, parlez aux producteurs que vous croisez. Derrière chaque pot de miel, chaque bouteille de vin, chaque bouquet de lavande séchée, il y a une vie de travail, une connaissance profonde d’un territoire exceptionnel.
Et revenez en dehors de juillet-août : le Ventoux du printemps, avec ses cerisiers en fleur et ses crêtes encore enneigées, ou le Ventoux de septembre, avec ses vendanges et ses couleurs d’automne précoces, sont des spectacles tout aussi extraordinaires, et bien plus accessibles.
