Il existe, sur les contreforts du mont Ventoux, des villages que les cartes touristiques mentionnent à peine. Des hameaux de pierre blonde où le temps semble s’être arrêté quelque part entre le XIIIe et le XVIIe siècle. Des rues tortueuses pavées de galets de rivière, des fontaines qui murmurent à l’ombre des platanes centenaires, des châteaux en ruine qui dominent des vallées secrètes. Beaumont-du-Ventoux est l’un de ces villages, et il partage avec ses voisins — Entrechaux, Le Barroux, Brantes, Malaucène, Aurel — une authenticité que l’on cherche de plus en plus dans une Provence parfois victime de sa propre gloire.
Cet article vous invite à un voyage dans le patrimoine médiéval du Vaucluse, loin des files d’attente des Baux-de-Provence et des Gordes saturés en août. Un voyage dans une Provence qui appartient encore à ceux qui la connaissent.
Beaumont-du-Ventoux : le village gardien du versant nord
Accroché à 374 mètres d’altitude sur les contreforts septentrionaux du Ventoux, Beaumont-du-Ventoux tourne le dos au grand soleil de Provence pour regarder les Baronnies drômoises. Cette situation géographique particulière lui confère un caractère différent des villages du versant sud : plus frais, plus austère, avec une végétation où les chênes pubescents côtoient les lavandes dans une étrange mixité botanique.
Le village actuel conserve son plan médiéval en éventail autour du château, dont il ne reste que quelques pans de murs du XIIIe siècle. Les ruelles grimpent en lacets vers ces ruines, entre des maisons en molasse ocre serrées les unes contre les autres comme pour mieux résister aux vents du nord. La place centrale, ombragée par deux platanes bicentenaires, est l’un des endroits les plus paisibles que l’on puisse imaginer pour déjeuner en terrasse.
L’église Saint-Amans, romane dans ses fondations (XIIe siècle) mais agrandie aux XVIe et XVIIe siècles, mérite une visite attentive. Son clocher-tour octogonal est une caractéristique rare dans le Vaucluse. À l’intérieur, un retable baroque du XVIIe siècle représentant la Mise au tombeau du Christ frappe par sa qualité d’exécution et son état de conservation remarquable.
La mairie de Beaumont-du-Ventoux recense plusieurs légendes locales, dont la plus connue concerne un souterrain médiéval qui relierait le château au village d’Entrechaux. Aucune fouille archéologique n’a jamais confirmé cette existence, mais les anciens du village y croient fermement et certains affirment avoir aperçu des ouvertures bouchées dans les caves des maisons les plus vieilles.
Entrechaux : l’ombre du château des évêques
À six kilomètres au nord-ouest de Beaumont-du-Ventoux, Entrechaux vit sous le regard de son château épiscopal, dont la tour carrée du XIIe siècle se découpe sur le ciel avec une présence intimidante. Ce château appartint aux évêques de Vaison-la-Romaine pendant plusieurs siècles : c’était leur résidence d’été, loin des pesanteurs de la ville et des obligations administratives.
Le château n’est pas visitable en totalité (propriété privée), mais on peut approcher les ruines par un chemin pédestre depuis le village bas. La vue depuis le chemin sur la vallée de l’Ouvèze et les premières crêtes des Baronnies justifie à elle seule l’effort.
Le village est connu localement pour sa source ferrugineuse, découverte au XVIe siècle et utilisée pendant deux cents ans pour soigner les maladies cutanées et les troubles digestifs. La source existe toujours, signalée par un panneau sur la route de Saint-Marcellin-lès-Vaison. L’eau a un goût métallique prononcé — agréable selon certains, surprenant selon d’autres — et des analyses récentes confirment sa teneur élevée en fer et en magnésium.
Le marché d’Entrechaux, le dimanche matin de juin à septembre, est l’un des marchés de producteurs les plus authentiques du secteur. On y trouve des légumes du potager, des fromages de chèvre des Baronnies, du miel de lavande et des plants aromatiques — sans l’agitation commerciale qui caractérise les grands marchés touristiques de la région.
Le Barroux : le château ressuscité
Le Barroux est peut-être le village médiéval le plus spectaculaire du Ventoux, et pourtant il reste méconnu comparé à Gordes ou aux Baux. Son château Renaissance, qui domine le village d’une silhouette imposante, a failli disparaître à jamais : incendié par les Allemands en 1944 lors de leur retraite, il n’était plus en 1960 qu’une coquille de murs calcinés.
C’est grâce à un habitant passionné, Roland de Mailly Nesle, qui a consacré quarante ans et sa fortune personnelle à la restauration, que le château est aujourd’hui l’un des plus beaux du Vaucluse. La visite s’étale sur deux étages et montre les différentes strates architecturales : le donjon médiéval du XIIe siècle, les ajouts Renaissance du XVIe siècle avec leurs fenêtres à meneaux, et les pièces meublées qui évoquent la vie aristocratique provinciale.
Le village en dessous est moins spectaculaire mais attachant avec ses ruelles couvertes — les “caladades” — et son abbaye bénédictine fondée en 1980 (oui, en 1980 — une communauté contemporaine qui a choisi ce cadre médiéval). L’abbaye accueille des retraites et vend des produits de son atelier de calligraphie. Un paradoxe temporel qui symbolise bien l’esprit de ces villages où le passé et le présent coexistent sans heurt.
Brantes : le village suspendu au-dessus du vide
Brantes est peut-être le village le plus dramatiquement situé de tout le massif. Accroché à une barre rocheuse à 625 mètres d’altitude sur le versant nord du Ventoux, il semble littéralement suspendu dans le vide. En regardant depuis la place principale, on a l’impression que les maisons pourraient glisser dans le ravin de la Nesque, cent mètres plus bas.
Brantes compte aujourd’hui une soixantaine d’habitants permanents, mais ce chiffre double en été avec les résidents secondaires qui ont restauré avec soin les maisons abandonnées lors de l’exode rural du XXe siècle. La qualité des restaurations est remarquable : pas de PVC ni de volets modernes, des enduits à la chaux, des pierres retrouvant leur couleur d’origine. Brantes est protégé par un Plan de Sauvegarde de Mise en Valeur strict.
Depuis le chemin de randonnée du versant nord du Ventoux, Brantes est un point de départ magique pour les randonneurs qui souhaitent gagner le sommet par le versant le moins fréquenté. La montée par la forêt de cèdres offre des panoramas sur les Baronnies que l’on ne voit nulle part ailleurs. Le village est aussi réputé pour ses fêtes de l’Assomption le 15 août, avec un marché d’artisans et un concert en plein air sur la place.
Malaucène : la ville-porte du Ventoux septentrional
Malaucène n’est pas vraiment un village — avec ses 2 800 habitants, c’est une petite ville — mais elle mérite une mention particulière car elle constitue la porte d’entrée principale du Ventoux côté nord. C’est ici que les cyclistes viennent affronter la montée nord, réputée plus difficile que celle de Bédoin.
Le cœur médiéval de Malaucène est remarquablement préservé autour de l’église Saint-Michel, construite sur les fondations d’un temple romain du IIe siècle après J.-C. Le clocher roman et la nef gothique du XIVe siècle constituent un bel exemple de l’architecture religieuse provençale dans sa diversité stylistique.
Les marchés du jeudi matin sont parmi les meilleurs de la région. On y trouve notamment des pépiniéristes spécialisés dans les plantes aromatiques et médicinales du Ventoux : thym, lavande, sauge officinale, hysope, mélisse. Un jardinier amateur passionné peut y passer des heures. À quelques kilomètres au nord, la source vauclusienne de Grozeau alimente le village depuis le Moyen Âge et fait l’objet d’une procession annuelle le 15 août.
Aurel : le village des potiers et des artisans
Perché à 820 mètres d’altitude sur le versant sud des Baronnies, à la limite avec le département de la Drôme, Aurel est techniquement plus proche des Baronnies que du Ventoux proprement dit, mais il appartient à cet espace culturel de la Haute-Provence alpine qui gravite autour du massif.
Ce village de 130 habitants est connu depuis les années 1970 pour avoir accueilli une importante communauté d’artisans — potiers, tisserands, luthiers, ferronniers — attirés par son isolement et ses loyers dérisoires. Plusieurs de ces artisans sont restés, transmettant leurs ateliers à une nouvelle génération. Aujourd’hui, Aurel compte encore une douzaine d’ateliers ouverts aux visiteurs, regroupés dans un circuit pédestre fléché à travers le village.
La potière Anne-Marie Roque, installée depuis 1982, travaille des terres locales selon des techniques ancestrales dans un atelier-boutique ouvert du mardi au samedi en été. La luthière Célia Masson fabrique et restaure des guitares et mandolines dans une cave voûtée du XIVe siècle — une des images les plus saisissantes d’Aurel. Des villages médiévaux méditerranéens authentiques comme Aurel rappellent parfois les bourgs artisans des Balkans, où le savoir-faire traditionnel a survécu à la modernisation grâce à la même combinaison d’isolement et d’attachement passionné.
Le patrimoine de l’eau : fontaines et lavoirs
Une des grandes richesses méconnues de ces villages médiévaux est leur patrimoine hydraulique. Dans une région où l’eau est précieuse, chaque village a développé des systèmes ingénieux de captage, de distribution et de stockage de l’eau.
Les fontaines du Ventoux sont parmi les plus belles de Provence. Chaque village possède sa fontaine centrale, souvent du XVIIe ou XVIIIe siècle, avec son bassin de pierre moussu et son jet d’eau permanent. Ces fontaines n’étaient pas que décoratives : elles étaient le cœur social du village, le lieu où les femmes se retrouvaient pour laver le linge, chercher l’eau et échanger les nouvelles.
Les lavoirs, construits le plus souvent au XIXe siècle à l’initiative des communes, sont des témoins émouvants d’une vie sociale aujourd’hui disparue. Celui de Brantes, restauré en 2018, permet de comprendre l’organisation d’une journée de lavage dans un village de montagne. Celui de Beaumont-du-Ventoux conserve ses dalles de pierre d’origine légèrement inclinées vers le bassin central.
Marchés locaux et artisanat : où rencontrer les habitants
Les marchés provençaux sont l’occasion idéale de rencontrer les producteurs et artisans locaux. Voici les principaux dans la zone des villages médiévaux du Ventoux :
Le marché de Malaucène se tient chaque jeudi matin toute l’année — c’est le plus grand et le plus animé de la région. Fruits, légumes, fromages, miel, plants aromatiques, olives et huiles constituent l’essentiel de l’offre. En été, des artisans se joignent aux producteurs.
Le marché de Sault, le mercredi matin de juin à septembre, est réputé pour ses producteurs de lavande, ses apiculteurs et ses confituriers. L’ambiance y est particulièrement authentique.
Pour l’artisanat d’art, le circuit des ateliers d’Aurel (juin-septembre, jeudis et dimanches) et les journées portes ouvertes au Barroux (premier week-end de juillet) offrent les meilleures occasions de rencontrer les créateurs locaux et d’acquérir des pièces uniques.
La découverte de ces villages autour du Ventoux se prête particulièrement aux itinéraires en boucle depuis un circuit touristique du Ventoux bien pensé : une journée peut facilement combiner deux ou trois villages avec une halte dans un domaine viticole ou chez un producteur de miel pour composer un voyage mémorable dans la Provence la plus authentique.
