Il y a des montagnes et il y a des mythes. Le Mont Ventoux appartient à la seconde catégorie depuis que le Tour de France l’a choisi comme terrain de supplice. À 1909 mètres d’altitude, ce sommet isolé qui domine la Provence n’a rien à voir avec les cols alpins ou pyrénéens : pas de vallée de l’autre côté, pas de descente gracieuse, juste un mur dressé en plaine, battu par le mistral, exposé au soleil méditerranéen, recouvert d’éboulis calcaires blancs qui réverbèrent la chaleur. Les coureurs du Tour l’appellent le « Géant de Provence ». Les physiologistes qui étudient les performances humaines l’appellent autrement : le test ultime.
1951-1957 : Les premières fois, avant la légende
La première apparition du Mont Ventoux dans le Tour de France remonte à 1951, lors d’une étape de montagne qui surprend la caravane. Le Ventoux n’est pas encore un mythe — c’est simplement une bosse provençale difficile à négocier en juillet. Louison Bobet, double vainqueur du Tour (1953 et 1954), évoque plus tard le Ventoux comme « la montagne qui fait peur parce qu’elle ressemble à un désert lunaire au-dessus des arbres ».
Cette comparaison est géographiquement exacte. À partir de 1500 mètres d’altitude sur le versant sud, la végétation disparaît presque totalement. Ce qui reste, c’est la roche calcaire blanche éboulée en plaques irrégulières, les poteaux indicateurs peints en blanc et noir plantés sur le chemin depuis les années 1930 pour guider les automobiles par neige, et quelques genévriers nains tordus par le vent. Visuellement, c’est la lune. Physiquement, c’est le four.
Les premières étapes du Tour sur le Ventoux sont mémorables mais n’entrent pas encore dans la légende. Il faut attendre 1958 pour que la montagne révèle son vrai visage.
1958 : Charly Gaul, l’Ange de la Montagne
Entre 1951 et 1957, le Ventoux apparaît à plusieurs reprises au programme du Tour sans qu’aucune ascension ne marque durablement les mémoires. C’est une montagne difficile parmi d’autres, un passage provençal que les coureurs redoutent pour sa chaleur mais qui n’a pas encore acquis sa dimension mythique. Il manque encore à cette montagne son histoire propre — celle qui transforme un obstacle géographique en symbole.
Le 25 juillet 1958 restera la date fondatrice du mythe Ventoux au Tour de France. Charly Gaul, coureur luxembourgeois surnommé « l’Ange de la Montagne » pour sa légèreté apparente sur les pentes, s’engage sur le Ventoux lors de la 21e étape dans des conditions météorologiques exécrables : chaleur écrasante, vent de face, route poudreuse.
Ce que Gaul accomplit ce jour-là reste difficile à expliquer rationnellement. Alors que ses concurrents directs s’effondrent les uns après les autres, perdent plusieurs minutes, certains mettant pied à terre, Gaul accélère. Non pas qu’il ne souffre pas — la transpiration qui coule sur son maillot tricoté de l’époque le prouve — mais quelque chose dans sa physiologie, dans sa psychologie peut-être, lui permet de transformer la douleur en carburant.
Il arrive au sommet avec plusieurs minutes d’avance sur le deuxième coureur. Son chronométrage sera utilisé pendant des décennies comme référence par les historiens du cyclisme. Plus remarquable encore : il remonte au classement général de façon spectaculaire grâce à cette seule étape, confirmant que le VTT et cyclisme sur le Ventoux sont des pratiques qui révèlent le vrai caractère des hommes.
1967 : La mort de Tom Simpson, le drame fondateur
C’est sans conteste le moment le plus sombre de l’histoire du Ventoux et, peut-être, de l’histoire récente du Tour de France. Le 13 juillet 1967, lors de la 13e étape entre Marseille et Carpentras, le soleil tape à plus de 40°C sur les flancs du Ventoux. Le peloton s’effiloche depuis des kilomètres. Les ravitaillements en eau sont insuffisants. La chaleur est décrite par les journalistes présents comme « une chose vivante qui écrase les hommes ».
Tom Simpson, 29 ans, champion du monde en titre (arc-en-ciel 1965), quintessence du sportif britannique élégant et combatif, se trouve dans le groupe de tête quand il commence à zigzaguer sur sa machine à quelques kilomètres du sommet. Les témoins voient son vélo osciller dangereusement. Il tombe. Se relève — « mettez-moi sur mon vélo, mettez-moi sur mon vélo » dit-il aux commissaires, selon les témoignages recueillis — et repart. Deux cents mètres plus loin, il s’effondre définitivement.
L’hélicoptère des secours arrive rapidement. Il est trop tard. L’autopsie révélera la présence d’amphétamines dans son organisme — la substance alors banale dans le peloton — combinée à la chaleur extrême, à la déshydratation et à l’épuisement. La combination a été létale.
Pour tenter l’ascension dans les traces des champions, notre guide VTT et cyclisme au Ventoux détaille les trois versants avec profils d’élévation.
Sa mort provoque un choc dans l’opinion publique britannique et internationale. Elle déclenche les premières discussions sérieuses sur le dopage dans le sport cycliste et contribue, indirectement, à la mise en place des contrôles antidopage lors des Jeux olympiques de 1968. La stèle érigée à l’endroit exact de sa chute, à environ 1930 mètres d’altitude, est aujourd’hui l’un des lieux de pèlerinage cycliste les plus visités d’Europe. Des cyclistes du monde entier s’y arrêtent, déposent des bidons usagés, des maillots dédicacés, des messages personnels.
Le Ventoux après 1967 : une montagne qui change le cyclisme
La mort de Tom Simpson n’a pas simplement marqué les consciences — elle a changé le sport cycliste de façon structurelle. Le Tour de France et l’Union Cycliste Internationale ont introduit les premières réglementations antidopage dès 1965, mais c’est le choc de 1967 qui a accéléré leur mise en application rigoureuse. Le Ventoux aura ainsi joué un rôle catalyseur dans l’histoire de l’éthique sportive, bien au-delà du simple palmarès des vainqueurs d’étape.
La mémoire de Simpson sur le Ventoux reste vivace dans la communauté cycliste britannique, au point que des fondations caritatives portent son nom et financent des initiatives de santé en sport depuis des décennies.
1970 : Eddy Merckx, le Cannibale dévore le Ventoux
Trois ans après le drame Simpson, le Tour revient sur le Ventoux. Cette fois, c’est Eddy Merckx qui écrit l’histoire. Le Belge, surnommé « le Cannibale » pour son appétit de victoires — il gagnera au total cinq Tours de France —, aborde le Ventoux en 1970 dans une forme olympique. Il est maillot jaune mais cela ne lui suffit pas : il veut gagner l’étape.
Ce qu’il accomplit sur ce versant sud du Ventoux est stupéfiant même pour ses standards habituels. Il attaque très tôt dans l’ascension, distance ses adversaires en quelques virages, et monte vers le sommet à une allure qui laisse les observateurs sans voix. Son visage, à l’arrivée au sommet, est celui d’un homme qui a repoussé ses propres limites : yeux mi-clos, traits tirés, mais posture de vainqueur absolue.
Plus spectaculaire encore : Merckx doit être hospitalisé après l’étape pour épuisement et chute de tension. Il avait tout donné, littéralement, sur les flancs du Ventoux. Cette image d’un champion au sommet de son art qui se met en danger pour gagner une étape dont il n’avait pas besoin a fasciné les analystes sportifs pendant des décennies. Aucun autre sommet de montagne n’a ce pouvoir sur les coureurs du Tour.
2000 : Marco Pantani, l’Ascension du Pirate
Le début du millénaire offre au Ventoux une nouvelle ascension légendaire, cette fois marquée par une rivalité entre deux monstres sacrés : Lance Armstrong, alors dominant et encore invaincu (avant les révélations sur son dopage), et Marco Pantani, le grimpeur italien surnommé « Il Pirata » pour son bandana et ses boucles d’oreilles.
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Le 13 juillet 2000, l’étape arrive sur le Mont Ventoux après une longue échappée. Armstrong et Pantani se retrouvent seuls en tête dans les derniers kilomètres. Ce qui se passe alors a donné lieu à des interprétations contradictoires pendant plus de vingt ans.
Armstrong, qui domine le Tour depuis plusieurs jours, semble laisser Pantani gagner l’étape. Le fait d’un geste de respect sportif ? D’une stratégie délibérée pour ne pas humilier un concurrent diminué psychologiquement ? Ou d’une simple défaillance passagère ? Armstrong dira plus tard, dans l’un de ses nombreux retournements publics, que c’était délibéré. Pantani, lui, interprètera cette « gifle » comme un manque de respect — une victoire accordée, pas gagnée.
Pantani remporte l’étape et pleure au sommet, mélange d’exaltation et de rage. Armstrong finit deuxième à quelques mètres. Le duel laissera des séquelles psychologiques profondes sur Pantani, qui décèdera d’une surdose en 2004.
Pantani et Armstrong : une rivalité qui a alimenté les enquêtes
Le duel de 2000 entre Marco Pantani et Lance Armstrong sur le Ventoux est resté longtemps dans l’ambiguïté. Armstrong a reconnu des années après, dans ses multiples retournements publics post-révélation USADA, que beaucoup de ses performances de cette période étaient artificiellement améliorées. Pantani lui-même a fait l’objet d’une exclusion du Giro 1999 pour un hématocrite anormal — jamais officiellement qualifié de dopage à l’EPO, mais généralement interprété comme tel par les historiens du sport.
Cette réalité fragilise-t-elle la beauté du duel de juillet 2000 sur le Ventoux ? La question philosophique divise encore les fans de cyclisme. Ce qui reste indiscutable : les deux hommes ont produit ce jour-là, sur cette montagne précise, quelque chose d’humainement et visuellement inoubliable pour des millions de spectateurs. L’histoire du cyclisme est complexe, et le Ventoux en est le miroir fidèle.
2021 : Wout Van Aert, la Modernité sur le Géant
L’édition 2021 du Tour de France signe le retour du Ventoux dans l’ère contemporaine du cyclisme. Et quel retour. Le 7 juillet 2021, les coureurs affrontent le Ventoux dans des conditions particulières : la route d’accès nord depuis Malaucène est combinée avec la montée sud depuis Bedoin dans un tracé inédit, obligeant à monter deux fois le sommet le même jour.
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Wout Van Aert, le Belge de la Jumbo-Visma, remporte l’étape dans un final spectaculaire. Coéquipier de Primož Roglič et Jonas Vingegaard pour le classement général, Van Aert est « libéré » pour aller chercher la victoire d’étape. Sur le Ventoux, face aux meilleurs grimpeurs du monde, il confirme qu’il appartient à une catégorie à part dans le cyclisme contemporain : capable d’exceller en sprint massif, dans les classiques pavées et dans les ascensions de haute montagne.
L’impact touristique : le Ventoux comme destination mondiale du cyclosportif
Ces cinq ascensions légendaires ont transformé le Mont Ventoux en destination mondiale pour les amateurs de cyclotourisme responsable au Ventoux. Le phénomène est mesurable : chaque été, entre 50 000 et 80 000 cyclistes amateurs tentent l’ascension depuis Bedoin, Malaucène ou Sault. Les hôtels de Bedoin, Carpentras et Malaucène affichent complet trois semaines avant le passage du Tour de France.
Les retombées économiques pour le territoire sont considérables. Les loueurs de vélos de Carpentras et d’Avignon ont multiplié leurs flottes par trois depuis 2010. Les hébergements de charme sur les versants du Ventoux, autour de villages comme Beaumont-du-Ventoux, Saint-Léger-du-Ventoux ou Bédoin, bénéficient directement de cette attractivité cycliste.
Le « défi Ventoux » — réaliser les trois montées depuis Bedoin, Malaucène et Sault en une seule journée — est devenu un objectif sportif populaire dans la communauté cycliste mondiale. Des clubs britanniques, néerlandais, australiens organisent des voyages spécifiquement centrés sur cette triple ascension. Le Mont Ventoux est désormais sur la carte mondiale du cyclisme de loisir, aux côtés de l’Alpe d’Huez et du Col du Tourmalet.
Le paradoxe est que cette popularité crée une pression sur la montagne elle-même. En été, la D974 peut voir défiler 4000 à 5000 véhicules motorisés par jour, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de cyclistes. Des voix s’élèvent régulièrement pour réclamer la fermeture de la route aux voitures pendant les week-ends de juillet et août, sur le modèle du Mont Ventoux « vélo seulement » expérimenté avec succès lors des éditions COVID. Ce débat est loin d’être résolu.
L’héritage humain : ce que le Ventoux fait aux hommes
La vraie particularité du Ventoux dans l’imaginaire cycliste ne tient pas à sa hauteur ni à sa pente. Elle tient à sa mise à nu des individus. Contrairement aux cols pyrénéens ou alpins, le Ventoux est une montagne solitaire — pas de vallée voisine, pas de station de ski à mi-pente sur le versant sud, pas de succession de villages qui jalonnent la montée et permettent de se raccrocher à la réalité humaine. On monte dans un désert minéral croissant, avec pour seule compagnie les voitures sur la route et, si on a de la chance, quelques vautours dans les courants thermiques au-dessus des crêtes.
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Cette solitude imposée crée une forme de dialogue intérieur que les coureurs du Tour décrivent dans leurs mémoires avec des accents presque mystiques. Bernard Hinault, quintuple vainqueur du Tour, a écrit que le Ventoux était « la montagne où j’ai eu le plus peur — pas peur de perdre, mais peur de moi-même, de ce que j’étais capable de me faire endurer pour ne pas m’arrêter. »
Cette dimension psychologique explique pourquoi la stèle Simpson, ce petit monument de granit gris à l’endroit exact où le coureur britannique est tombé en 1967, est devenue un lieu de pèlerinage mondial. Ce n’est pas simplement un monument à un mort. C’est un lieu où les cyclistes viennent confronter leur propre rapport à l’effort et à la limite. Ceux qui laissent un bidon ou un maillot au pied de la stèle ne rendent pas simplement hommage à Tom Simpson — ils reconnaissent, en le touchant, quelque chose d’universel dans ce que cette montagne révèle.
Le Ventoux féminin : un chapitre encore à écrire
L’histoire du Ventoux au Tour de France est pour l’instant une histoire d’hommes — le Tour masculin n’a pas encore laissé la place au Tour Féminin avec Zwift sur cette ascension mythique, bien que des revendications existent dans la communauté. Mais les cyclosportivement, les femmes sont bien présentes sur le Ventoux, et certaines performances chronométriques féminines sur la montée de Bedoin sont tout aussi remarquables que leurs équivalents masculins rapportés au niveau d’exigence physique. Le Ventoux attend son histoire féminée au plus haut niveau compétitif — une page qui, espèrent les passionnés, s’écrira prochainement.
Les femmes sur le Ventoux : une compétition qui émerge
Si l’histoire du Tour de France masculin sur le Ventoux s’étale sur plus de six décennies, l’histoire féminine de la compétition cycliste sur ce versant est en train de s’écrire. Le Tour de France Femmes avec Zwift, relancé en 2022 après des décennies d’interruption, a inscrit des arrivées en montagne dans son programme et le Ventoux fait partie des discussions récurrentes pour les éditions futures.
Des cyclosportivement, les femmes sont présentes en très grand nombre sur les pentes du Ventoux chaque été. Des chronomètres libres organisés par les clubs locaux montrent régulièrement des performeuses dont les temps, rapportés à la puissance au kilogramme produite, sont physiologiquement comparables à ceux des hommes du même niveau. L’ascension du Ventoux ne fait aucune distinction de genre — elle exige de chacun et chacune la même confrontation avec l’effort et la montagne.
Ce que la légende du Tour de France a indéniablement réussi, c’est de graver le Ventoux dans la conscience collective mondiale comme une montagne à part. Pas la plus haute, pas la plus technique, mais la plus dramatique. Celle qui révèle les hommes — et les femmes — tels qu’ils sont vraiment, dans l’effort extrême, à 1909 mètres au-dessus d’une plaine provençale écrasée de soleil.
